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Full text of "La Femme Invisible et son secret dévoilés"

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LA FEMME INVISIBLE 


E T 

SON SECRET DÉVOILÉS. 

Par E. J. INGANNATO. 


llle dolum ridens 

V I R G. 


Prix 3 o centimes. 


A PARIS, 

Chez GuEFFiERj eune , au Cabinet de Lecture , Boulevard 
Cerutti, n°. 21 , via-à-visla rue de Choiseuil. 


LA FEMME INVISIBLE 
ET 

son secret dévoilés . 



Le curieux Françoise çn 
Françoise après avoir regarde 
crochu •, toute 1‘ assemblée à 


est- ce <jue je tiens dans ma main. 
par sou petit judas D un bet/vn 
la fois c'eo't incony>rcAenstble // ! 




LA FEMME INVISIBLE, 


E T 


S ON SECRET DÉVOILÉS. 


On sait que lorsqu’QEdipe eut deviné le mot 
de l’énigme du Sphinx, ce monstre femelle 
désespéré de ne pouvoir plus détrousser les 
passans , se précipita du haut d’un rocher et 
périt. Nous ne craignons pas que la Femme 
invisible prenne un parti aussi violent, car, grâ- 
ces au crédule entêtement des badauds de tous 
les pays , que le cri de la raison a déjà voulu 
maintes fois inutilement détromper , son règne 
n’est pas prêt à finir, et l’on courra encore long- 
tems voir les deux Chimères , ou plutôt les deux 
Commères de la rue des Prêtres-saint-Germain 
PAuxerrois , et du Couvent des Capucines. Lé 
public qui ri aime pas à être trompé pour rien 9 
n’aime pas non plus à être désabusé gratis$il 
faut donc lui faire payer un petit supplément 
d’impôt à celui qu’il acquitte de si bonne grâce y 
aux bureaux que nous venons d’indiquer. Ce- 
pendant avant de lui expliquer un mystère aussi 



incompréhensible que celui de la huitième 
merveille $ avant d’arracher à la Femme invi- 
sible Y anneau qu’elle tient de Gygès , et 
dont il se servit si heureusement pour enlever 
la femme de Candaule , nous devons faire 
notre profession de foi ; nous déclarons donc 
dans toute la sincérité de notre ame , que , si ce 



disposition particulière de miroirs réflecteurs , 
comme on en voit des exemples dans la centurie 
des inventions du marquis de orcester 9 dans 
Cornélius Dre ble , et densl’histoire des anciens 
oracles du savant Kircher si les paroles qu’on 
entend proférer à ce Sylphe femelle , fussent 
parvenues à nos oreilles par l’efFet de la redon- 
dance des sons , ou par celui d’un foyer com-* 
mun à deux miroirs: concaves placés à des 
distances requises, comme dans le cas de la 
Poupée parlante ou de l’instrument stentoro- 
phonique si connus des anciens y si enfin la 
souffle dont nos mains ont été frappées eût pris 
son origine dans l’échappement de quelque 
ressort modelé sur celui du fusil à vent dont la 
moindre agitation opèreroit la détente et livre- 
roit passage à de l’air comprimé , nous eussions 
respecté l’emploi de ces diflerens procédés 
créés parles efforts du génie, et imité ladiscré- 



( * ) 

tient dont Jean-Jacques Rousseau nous a si 
bien* fait sentir le prix dans son histoire du 
Joueur de gobelets; nous eussions même blâmé 
ceux qui auroient révélé ce secret ou cherché 
à l’imiter: mais comme le prodige de la Femme 
invisible ne prend sa source que dans des 
moyens d’une puérilité , d’une trivialité % que 
l’auteur lui- même auroit honte d’avouer, et 
aux succès desquels il se lasseroit de participer, 
si l’embarras et la crédulité des spectateurs 
qu’il prend en pitié ne devenoient un amu- 
sement .journalier pour lui ; nous ne nous 
ferons aucun scrupule de dissiper le prestige 
qui fascine les yeux de l’aveugle multitude, et 

nous croirons au contraire devoir nous faire un 

’ *• 

mérite et une gloire de lui donner la recette 
suivante pour opérer le faux miracle qui ré- 
merveille tous les jours , et qui , s’il abusent plus 
long-temps sa crédulité , la reporteroit aux 
siècles des apparitions et des enchantemens. 

. Ayez deux chambres quelconques à votre 
disposition, l’une au-dessous et l’autre au-dessus, 
et faites en sorte que l’on ne puisse parvenir à 
cette dernière que par un escalier dérobé. Pla- 
cez dans celle du dessous l’appareil décevant 
d’un long coffre de fer-blanc suspendu par 
quatre chaînettes de laiton que termine on nœud 



( 6 ) 

de rubans : éclairez ce long coffre à son milieu 
par des carreaux de verre, et appliquez à l’une 
de ses extrémités une grosse lentille d’optique 
de toute inutilité , mais qui ajoute au merveil- 
leux de la chose. Disposez à l’autre extrémité 

du même cofFre une boîte en fer-blanc pour- 

• • % * 

vue d’un large entonnoir, dont le dessein est de 
représenter un instrument acoustique, mais 
qui ne sert réellement qu’à masquer un des 
pavillons d’un porte-voix, leqifel est en regard 
du mur, et en est séparé de 4pouces par l’entier 
isolement du long cofFre. Adaptez à l’extérieur 

de ce cofFre des bandes verticales de fer-blanc, 

• • 

qui masquent l’extrémité du double pavillon de 

ce cornet acoustique ; pour mieux déguiser 

• * 

l’usage de ces bandes verticales formant saillie > 
répétez-les aux trois autres faces extérieures du 
cofFre ; placez-en une autre en sens horizontal y 
du côté du mur , de peur qu’en se baissant on 
n’apperçoive la fraude , et quadruplez-la/pour 
jouer la symétrie. Pratiquez dans l’épaisseur du 
mur de la pièce basse , une coulisse ou rainure 
qui remonte perpendiculairement jusque dans 

la chambre haute: insérez dans cette rainure , 

• • * 

un tube qui se recourbe à son extrémité infé- 
rieure en s’évasant , et vienne aboutir en face 

. • » * * 

de ce pavillon. Recouvrez toute l’étendue de la 



( 7 ) 

coulisse d’un recrépissement ; faites que ce 
recrépissement soit très-minçe et percé de trous 

imperceptibles à Pendroit où vient se rendre 

• • * 

Porifice du tube coché j ou , ce qui est la même 

• * ; » 

chose , cachez-en Pouverture évasée par une 
rondelle ou tablette très-légère , d’une subs- 
tance poreusê , telle que la pierre ponce , de 
manière qu’elle ne puisse pas obstruer le pas- 
sage du son et du souffle. Blanchissez ensuite 
cette mince cloison à Peau de chaux, ainsi que 
tout le reste de la pièce basse, afin que le mur 
ait par-tout la même teinte. Attachez au pla- 
fond un tasseau de bois de chêne percé d’une 
ouverture longitudinale(*) dans laquelle est lo- 
gée une poulie servant de support à une lampe 
inutile ^ comme les trois quarts de l’appareil 
visible. Placez dans la chambre haute sur des 
coussins, pour que ses mouvemens ne fassent 
pas de bruit , une fille qui approche son œil de 


4 

( * ) Si l’Oracle du Couvent des Capucines ne peut 
pas nommer les objets qu’on lui présente , ce n’est pas 
qn’it ait les yeux moins perçans que celui de la rue des 
Prêtres j mais c’est qu’étant forcé de loger dans une 
chambre latérale , parce que le plafond do la pièce où 
est le coffre magique a trop d’élévation , il se trouve 
privé delà mortaise officieuse, et que par conséquent 
aon invisibilité ne peut rien voir. 


( 8 ) 

cette ouverture oblongue, communiquant avec 
le plancher de sa chambre pour qu’elle puisse 
voir les objets qu’on lui présente au pavillon 
extérieur du porte-voix , et qui les nomme 
ensuite en appliquant ses lèvres à Pembouchure 
du tube caché. Ordonnez à cette fille d'expri- 
mer des sons sans les articuler , et de prendre 
des inflexions étouffées comme si elle avoit une 
extinction de voix , de peur qu’en parlant trop 
nettement elle n’indique le lieu qui la recèle. Ces 
sons après s’ètre tamisés par la petite cloison 
en regard de la seconde ouverture du porte- 
voix renfermé dans la boîte et placé dans la 
sphère d’activité de leur contact , viennent en- 
suite vibrer dans sa tubulure , et sortir . en fai- 
sant un mouvement ondulatoire, par sa bouche 
extérieure, c’est-à-dire t par la seule dont le 

. % s » >« t » w ( « % 

public ait l’acçès. Si la fille souffle au lieu de 
parler , l’expansion latérale de son vent se trou- 

^ • * • • c # 

vantarrêtée par les parois métalliques du porter 
voix , se change en une expansion directe , 
qui, par conséquent, acquiert de l’énergie dans 
son trajet ,' et se fait- sentir sur la main sî on 
l’approche de son pavillon visible. Voilez les 
fenêtres dé la chambre haute d’un rideau 

>• * f • p 

fort épais , pour y entretenir la plus grande 
obscurité et empêcher que le jour en traversant 



( 9 ) 

la mortaise servant de petit judas , ne projette 
dans la chambre basse un rayon de lumière, qui 
dévoileroit la supercherie. Entoures enfin l’ap- 
pareil visible d’un treillis de laiton,de peur qu’en 
approchant du mur, on n’observe la petite cloi- 
son; mais, sur-tout , n’oubliez; pas d’employer 
un démonstrateur qui ne se laisse pas déconte- 
nancer par la révélation mille fois répétée de son 
secret , qui fatigue, les curieux de réponses dia- 
métralement opposées aux loix de la physique 
et de l’acoustique, qui s’enroue à force de dé- 
clarer qu’il va déménager et montrer sa femme 
dans, une chambre ou Ton pourra tourner au- 
tour d’elle , mais qui ne déménage jamais , et 
vousaures la magie de la Femme invisible. 

Malgré la pureté des motifs qui nous ont 
déterminés à éclairer le public et à fronder un 
abus qui tend à détourner d’une application uti- 
le , l’emploi d’un argent réclamé à de plus justes 
titres par l’industrie et les arts, nous ne pouvons 
nous dissimuler que nous avons quelques repro- 
ches à nous faire;d’abordnous humilions l’amour- 
propre de tous ceux qui n’ayant pas, comme 

nous , le don de juger les choses par intuition ,• 

• 4 

donnent au phénomène prétendu :une toute 
autre explication que la nôtre; nous visons à’ 
diminuer sensiblement la recette de l’invisibi- 



( 10 ) 

lité, ce qui est un crime irrémissible ; enfin nous 
privons d’un agréable truchement une foule de 
beautés plus aimables les unes que les autres , 
auxquelles un être invisible prodiguoit , sans 
alarmer leur modestie, des complimens flat- 
teurs et qui étoient d’autant plus sincères, qu’ils 
provenoient de la bouche d’une femme. Que 
faire donc pour expier tous ces torts ? les rejeteo 
sur l’invisibilité elle-même , qui , au lieu d’em- 
prunter son talisman du génie de l’invention, l’a 
cherché dans la plus grossière imposture , et n’a 
point respecté cette vérité imprescriptible , 
dolus malus , quum aliud est simidatum , 
aliud actum . Cic. (*) 


(*) Il vient de s’établir à Paphos une invisibilité 
autour de laquelle on peut tourner , mais dont le strata- 
gème n’a rien de plus surnaturel que celui des autres. 
Comme ce nouvel oracle est une fille , et nécessairement 
une beauté prise sous la protection de Vénus, divinité 
du lieu , comme on sait , nous ne divulguerons pas son 
secret, et lui donnerons au contraire, le temps de gagner 
son trousseau. Nous lui observerons seulement qu’elle 
n’auroit pas dû renchérir sur 'la ruse des femmes , qui, 

i • * • * * • * ^ ^ * * • 

naturellement, doivent avoir plus de finesse que les 

« . • • * ' * r 

filles et plus de ressources dans l’imagination. Le cône 

* % , • i 

de son cornet dcoustique, tronqué intérieurement près 
du pavillon , laisse passer trop brusquement le son de 
la voix ainsi que le souffle , et donne trop promptement 
le mot de l’énigme. 



Explication de la Planche . 

A . La Femme censée invisible. 

B. Tube avec lequel elle fait entendre des pa- 
roles , dont le son vient aboutir en face de 
la seconde ouverture du cornet acoustique. 

C. Seconde ouverture ou second pavillon du 
cornet acoustique. 

D. Petit tasseau cloué au plafond pour soute- 

nir une lampe inutile, et percé d'une mor- 
taise. Cette mortaise qu'on a rendue ici beau- 
coup plus visible qu’elle ne l'est réellement , 
pénètre le plancher de la chambre haute , et 
c'est par le petit judas qu’elle forme , que la 
Femme invisible regarde les objets avant de 
les nommer. > 

E . Grillage qui entoure le coffre censé recéler 
la Femme invisible; quoiqu'il soit bas dans 
la planche ,il se prolonge jusqu’au plafond. 

JF!. CofFre qui passe pour contenir la Femme 
invisible et fait la pièce principale du mys- 
tère. 

G . Chambre haute ouest réellement la Femme 
dite invisible , quoiqu’on assure bien le con- 
traire au public. 

H ’. Mur de la chambre haute et de la chambre 
basse , dans l’épaisseur duquel on à pratiqué 



une rainure pour y insérer le tube de com- 
munication B. Ce tube est montré ici à 
découvert , quoiqu’il soit masqué par un re- 
crépissement , lequel est très -mince et per- 
cé de trous imperceptibles en face de son 
orifice inférieur qui est évasé. 


Deux exemplaires de cet écrit ont été déposés à la 
Bibliothèque Nationale.